AGANOVICH

@aganovich        www.aganovich.com

L’art et la matière

« Le vêtement peut provoquer des réactions violentes ou des discours agités. Et ça, c’est fascinant. »

Qui se cache derrière « AGANOVICH » ?

Brooke : Nous sommes Brooke Taylor et Nana Aganovich, duo de création de la marque AGANOVICH. Moi, je suis irlandais, élevé par des parents américains, en France, en Angleterre et aux Etats-Unis (vous me suivez ?)
Nana est danoise, élevée par des parents d’ancienne Yougoslavie ! On s’est rencontré à Londres en 2002 et on s’est installé à Paris en 2012. Dès notre rencontre, on a vécu une vraie folie amoureuse. Nous avons cherché une passion commune qui additionnerait nos différentes expériences.

Nana a fait des études d’art en Italie et au Danemark ; elle a aussi un master en mode féminine. Moi, quand je l’ai rencontrée, je sortais à peine de dix ans de vie « hors société ». J’ai dédié ma vingtaine à la poursuite d’une vie à la Jack Kerouac (auteur de Sur la route, ndlr). J’étais un poète marginal en quête de techno.

Vous avez été remarqués en octobre 2012, lors du showroom Designers Apartment. Selon vous, qu’est-ce qui fait votre différence et votre originalité ?

L’arc de chaque créateur est unique. Nous, nous sommes à peine sur le point de découvrir notre mission. On ne peut pas vous dire que l’on était déjà en train de dessiner de jolies robes à l’âge de cinq ans. Si AGANOVICH a vraiment une différence ou une originalité, cela vient du fait que nous cherchons à exprimer la vie, et non seulement la tendance. 

Quels artistes vous ont influencés ?

L’écrivain Jorge Borges, le futuriste F.T Marinetti, le peintre Kokoschka, Miles Davis, Die Antwoord, Leigh Bowery, Antony Gormley, Schiapparelli, Margiela, John Galliano…

« L’interdit n’est pas vraiment la nudité, mais ce qui est couvert. » 

Qu’est-ce qui vous fascine dans la mode ?

Par définition, le vêtement cache. Que veut-on cacher ? Et pour quelle raison ? Une femme musulmane qui couvre son visage peut produire une colère sociale. Mais on dit de Cardi B, qui porte une cagoule pendant la Fashion Week, qu’elle est « cool et courageuse ». Pourquoi ? Le vêtement peut provoquer des réactions violentes ou des discours agités. Et ça, c’est fascinant. On découvre que l’interdit n’est pas vraiment la nudité, mais ce qui est couvert, et dans quel contexte. 

Est-ce pour cela que vous avez récemment fait défiler vos mannequins masqués ?

Vous allez rire mais ce n’était pas vraiment une décision artistique, du moins dans le sens de vouloir communiquer un message. 

On était débordé entre le départ du calendrier Prêt-à-Porter et le début du calendrier Haute Couture. On a donc décidé d’examiner chaque aspect de notre travail, et on a fait le tri. Ce qui contribuait le plus à notre épuisement était les défilés. La musique, les coiffures, le maquillage et gérer les équipes qui allaient avec. On passait un temps fou à travailler sur la musique, par exemple. C’est du temps perdu, du temps qu’on ne passait pas sur notre collection. Finalement, on s’est dit : on ne vend pas d’albums de musique, on ne vend pas non plus de maquillage, on n’est pas des « vendeurs de coupes de cheveux »… On crée des vêtements, on coud du tissus ! Le public doit être concentré sur le vêtement, et rien d’autre. Nous avons donc décidé de supprimer la musique de nos défilés, et de masquer les visages de nos mannequins. Et ça nous fait vingt personnes de moins à gérer sur nos défilés !

Clowns, Pierrot lunaire, masques vénitiens… l’art et le théâtre influent-ils sur vos créations ?

L’un de nos mots préférés est « saltimbanque ». Dans l’histoire, les saltimbanques, les artistes de rues, les clowns étaient des gens en précarité. Malgré ça, ils dansaient, chantaient, célébraient.

J’ai eu le plaisir de voyager avec l’un de mes héros il y a quelques années : l’un des plus grands directeurs artistiques de l’histoire de la mode. Nous étions sur le même projet à Hong Kong. Un soir, on partageait un verre sur la terrasse de l’hôtel. Il y a eu un moment de silence ; il avait l’air triste, songeur. Je lui ai demandé à quoi il pensait. Il m’a répondu qu’il méditait sur une vieille conviction : il était sûr, après tout ce succès, qu’il deviendrait SDF.

J’ai toujours gardé ce souvenir comme une véritable « allégorie mode ». On fait un métier qui attire des foules, qui génère la folie et l’excitation. Mais du jour au lendemain, comme pour les saltimbanques, cette foule passe et on peut être laissé au silence, tout seul dans la rue avec quelques pièces en poche.

Vous considérez-vous comme une marque éthique ?

Oui, mais c’est une question compliquée. À chaque étape, il y a une problématique. Prenons un exemple : synthétique ou organique ? Réaction automatique : organique bien sûr, parce que le synthétique peut prendre des milliers d’années à se dégrader. Ok, mais selon la WWF, un t-shirt en coton a besoin de 2700 litres d’eau pour être conçu. C’est assez pour abreuver un humain pendant 900 jours. Ok, alors faisons synthétique ! Mais en faisant synthétique, les fermiers perdent leur emploi… Donc, lequel est éthique là-dedans ?

Comment rendre nos vêtements le plus éthique possible ? Peuvent-ils être 100% éthiques ? Nous réfléchissons tous les jours à cette problématique, et nous la mettons bien sûr en œuvre.

Quel est votre avis sur la fourrure ?

Je ne peux pas nier le fait que c’est une belle matière. J’accepte l’idée qu’un eskimo, par exemple, porte de la fourrure. Mais industrialiserla fourrure, tuer des animaux à grande échelle pour produire une énorme masse de manteaux « à la mode », c’est dégoûtant, et très difficile à défendre.

Avez-vous quelque chose à ajouter ?

We need contact, interchange, love and smiles ! 

Louisiane C. Dor

@louisianedor